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LA TIJANNYA DE FES A TIVAOUANE 
 
 
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Les confréries au Sénégal

PREMIERE PARTIE  
 
ISLAM ET CONFRERIES MUSULMANES SENEGALAISES 
 
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A – Un Islam fortement teinté de paganisme 
 
 
1 – Un Islam de cour  
 
 
 
L’Islam était déjà présent au Sénégal depuis le VIIe siècle par l’intermédiaire des expéditions arabes contre le Soudan Occidental français, mais cet Islam était très localisé, vécu et pratiqué pacifiquement, voire individuellement. Au XIe siècle, avec l’arrivée des Almoravides, leur proximité et leur liaison avec certains chefs traditionnels à qui ils enseignaient le Coran avaient emmené ces derniers à se convertir à l’Islam, souvent par opportunisme, poussés par le désir de garder vaille que vaille leur trône vacillant ou leurs privilèges. Ainsi, le premier roi sénégalais converti à l’Islam serait War Diaby du Tékrour, royaume qui était au début sous le contrôle de l’empire du Ghana, puis de celui du Mali, ce qui expliquait que la plupart des actions et comportements de War Diaby étaient copiés sur ceux des souverains de ces empires, c’est pourquoi, tous ses collaborateurs immédiats étaient des musulmans, à l’instar des conseillers des empereurs du Mali. 
 
Vers le Xe siècle, ce royaume passait pour habité par une multitude d’ethnies (Berbères, Maures, Peuls, Toucouleurs, Soninkés, Mandingues, Malinkés, Wolofs, Sérères…) qui avaient conservé dans leur grande majorité leurs mœurs païennes. Vers 1512/918, le royaume du Tékrour devint le Fouta Toro avec le fondateur de la dynastie des Déniankobé, Koli Tenguela Bâ. Pour certains auteurs (J. Cuoq), il a fallu attendre l’arrivée des souverains mandingues pour assister à l’émergence d’un mouvement d’islamisation en profondeur surtout avec le pèlerinage à la Mecque de l’empereur du Mali, Kankan Moussa (ou Mansa Moussa) en 1324/724. Selon d’autres qui réfutent cette thèse mandingue et malienne :  
 
« L’islamisation du Sénégal ne vient pas du Mali, elle ne débute pas sous les Mansa, mais avec eux. Car, en effet, au moment du pèlerinage de Kankan Moussa au début du XIVe siècle, le Tékrour officiel était déjà islamisé et son chef était considéré comme le premier souverain soudanais que convertit la propagande Almoravide ». 1  
 
 
 
En réalité, la pratique religieuse islamique était encore très superficielle, voire léthargique et ne concernait que les rois et leur entourage immédiat, les princes et leur Cour puisque leurs sujets persistaient encore à s’adonner à des pratiques païennes caractérisées par l’animisme, le totémisme, le fétichisme, le culte des génies de la terre… La plupart des souverains nouvellement acquis à l’Islam, ne respectaient pas les prescriptions coraniques, beaucoup avaient plus de quatre femmes ou des concubines, s’adonnaient à l’alcool, et surtout pratiquaient la traite négrière. En effet, la plupart des témoignages des explorateurs de l’époque montraient une adhésion limitée de l’aristocratie à l’Islam. Ainsi en 1489/984, J. de Barros remarquait que les souverains du Djolof et du Baol, n’étaient pas encore convertis à l’Islam.  
 
Au Cayor cependant, l’Islam était pratiqué par les souverains de façon tellement superficielle que les marabouts maures jugeaient nécessaire de mener une véritable campagne de prosélytisme religieux, en leur enseignant la morale et les préceptes de l’Islam, le pays manquant à cette époque-là, de marabouts autochtones. Ecoutons le témoignage de Alvise Ca da Mosto : 
 
« La foy mohamétane est observée par ces noirs (les Wolofs) mais non pas si étroitement comme les Mores blancs et memement, par le populaire. Les seigneurs tiennent l’opinion des Mohamétans, pour ce qu’ils ont auprès d’eux de ces Azanaghes, ou bien arabes (dont aucun se voyent acheminer en ces pais) et leur donnent des préceptes, leur mettant au devant qu’il seroit mal seyant d’avoir la jouissance de grandes seigneuries, sans avoir semblablement la cognoissance des loix et commandemens du seigneur, et ne différer en rien au mode de vivre du peuple infini qui n’a aucune loy. Tellement que pour n’avoir iceux seigneurs autre conversation n’y que celle des Azanaghes ou arabes, ils ont été réduits à la foy mahométans, mails ils y procèdent plus froidement ; depuis qu’ils sont venus à prendre cognoissance et familiarité avec les chrétiens » 2 . 
 
 
 
La présence de marabouts étrangers autour de nos autorités traditionnelles, était non seulement due à des intérêts personnels, voire économiques, (personne n’ignore les précieux cadeaux dont ils sont couverts) mais aussi par un souci de prosélytisme religieux, étant donné que l’observance des pratiques islamiques des convertis restait encore superficielle. Ecoutons les témoignages de certains auteurs de l’époque. 
 
Selon Fernandès :  
 
« ’Les Wolofs sont de grands ivrognes’ et ’Les seigneurs pratiquaient la grande polygamie : ils pouvaient avoir plus de trente femmes, comme le Roy du Sénéga (Buurba Jolof ou le Budomel) ’ ». 3  
 
 
 
Labat confirmera ces dires en faisant un témoignage sur Latsukaabé qui malgré sa conversion à l’Islam, continuait à se comporter en païen en dépit de la présence de marabouts dans le palais. Son mépris de la religion était tel qu’il s’était permis la polygamie sororale, la consommation de l’eau de vie, le refus de la prière.. et était tout disposé à aller en enfer plutôt qu’à se repentir ; écoutons Labat à travers les témoignages de Brüe :  
 
« La liberté qu’ont les nègres mêmes Mahométanes d’avoir plusieurs concubines, ne s’étend pas jusqu’à prendre les deux sœurs. Latir – Fall - Soukabé 4 s’étoit mis au – dessus de cet usage, et avoit les deux sœurs pour femmes. Les marabouts les plus zélez pour l’observance de la loi en murmuroient mais en secret, car ce prince n’étoit point traitable sur ce point. Il croioit qu’il y avait un paradis mais il disoit à M. Brüe qu’il ne comptoit pas d’y aller, parce qu’il avoit fait trop mal, et qu’il ne se sentoit pas de disposition à se corriger » 5  
 
 
 
Quant aux Tyeddos, ces soldats de métier, mercenaires de la couronne, se montraient très réticents à l’Islam. Ils étaient très violents, se livraient à l’éthylisme, à des pillages, à des exactions multiples. 
 
D’ailleurs au milieu XVe siècle, Ca da Mosto remarquait la différence de pratique religieuse entre le peuple et ses dirigeants traditionnels. Ainsi, dans la mosquée du palais du Damel : 
 
« Il a été témoin de la prière du roi et de quelques uns de ses dignitaires sous la haute direction des marabouts maures et arabes contrairement au ’mode de vivre du peuple infime qui n’a aucune loy ’ ». 6  
 
 
 
Selon Fernandès :  
 
« ’Une partie de la population ou menu peuple croit en Mohamet. Toutefois, la plus grande partie est idolâtre… ’ (…)’ les idolâtres du pays de Gyloffa prennent un vieux pot d’argile et ils jettent dans ce pot, du sang de poule, les plumes et de l’eau sale et couvrent le pot et mettent le dit pot à l’entrée de la porte dans une petite maisonnette en paille et couverte et autour beaucoup de farine de riz et autres choses, c’est là qu’ils font chaque matin prières et cérémonies. ’ » 7  
 
 
 
A cette époque donc, les voyageurs remarquaient une islamisation limitée aux souverains et à leurs entourages immédiats alors que le bas peuple restait encore fidèle à la religion traditionnelle. 
 
Devant toutes ces oppressions dont les victimes étaient les pauvres appelés Badolos et les gens de caste inférieure, Nasir al Din, un marabout maure, créa un mouvement appelé ’Tubenan’ 8 (la repentance). Il profita donc de ce climat d’oppression et du mécontentement qu’il engendrait dans les masses populaires pour tenter de purifier, par la guerre sainte, l’Islam tel qu’il était pratiqué par les monarques sénégalais en particulier Wolof et Toucouleur.  
 
 
 
2 - Le Mouvement ’Tubenan’ de Nasir al Din et ses limites  
 
 
 
Nasir al Din était un marabout mauritanien, instruit, pieux et courageux. Il a été élu imam par la communauté musulmane de l’Adrar, composée essentiellement de marabouts. Or, ces derniers, se considérant comme de plus en plus pressurés par les guerriers hassanes du fait de la persistance de la crise économique, décidèrent de se soulever contre cette caste militaire :  
 
« ’Leur objectif était en se révoltant, de tenter de sauver la société en voie de désintégration ’ […] et ’de reconstituer la société berbère, à l’image de la grandeur et de la simplicité des premiers âges de l’Islam ’ ». 9  
 
 
 
Ayant mené à bien son entreprise, le marabout imposa le paiement d’une zakat aux vaincus qui étaient les guerriers hassanes, puis, comme la crise économique perdurait, ce fut au tour de ces derniers de refuser le versement de ce tribut. Ce refus déclencha alors la lutte armée entre marabouts et guerriers hassanes, lutte qui finit par s’étendre et gagner la vallée du fleuve Sénégal c’est-à-dire la région de Saint-Louis, avant d’atteindre les quatre royaumes sénégalais que sont le Walo, le Fouta, le Cayor, le Djolof. Nous essayerons dans un premier temps d’étudier cette révolution islamique dans sa phase sénégalaise avant d’en mesurer les limites. Ensuite, nous tenterons d’analyser ’le renouveau islamique’ avec les progrès qu’il a enregistrés par l’islamisation des masses à partir du XVIe siècle et pour terminer, nous passerons en revue ces érudits qui ont réussi à consolider l’Islam sénégalais par la création de confréries. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
a - La première révolution islamique sénégalaise 
 
 
 
Après avoir soumis les guerriers hassanes, Nasir al Din décida de poursuivre son objectif vers la région du Fleuve en se servant de l’orthodoxie religieuse, se présentant comme le défenseur des masses populaires contre l’esclavage et toutes les formes d’oppression, c’est pourquoi, il intima :  
 
« A tous les Rois de changer de vie, en faisant mieux et plus souvent la sala, se contentant de trois ou quatre femmes, chassant tous les griots baladins et gens de plaisir autour d’eux ». 10  
 
 
 
Devant le refus des rois de le suivre, ses émissaires déclarèrent :  
 
« Leur maître avait pouvoir de Dieu en cas de refus d’employer contre eux le fer et tous autres moyens pour les chasser de leurs royaumes comme Ennemis de Dieu et de sa loi et y placer qui bon lui semblerait ». 11  
 
 
 
Dans sa volonté de répandre un Islam orthodoxe, le marabout, en fin psychologue et bon observateur de la situation politique et économique sénégalaise, procéda d’abord à une vaste campagne de sensibilisation des masses populaires en ces termes :  
 
« Dieu ne permet point aux Rois de piller, tuer ni faire captifs leurs peuples, qu’il les a au contraire, pour les maintenir et garder de leurs Ennemis, les peuples n’étant point faits pour les Rois, mais les Rois pour les peuples ». 12  
 
 
 
C’est sur la base de ces constatations que va s’articuler la principale thèse de la propagande religieuse et politique de Nasir al Din. Son mouvement bénéficiera de la connivence de plusieurs marabouts indigènes et étrangers. Il procédera dans les royaumes conquis, au remplacement de tous les rois traditionnels par des princes acquis à la religion musulmane appelés ’Bour Dyoulitt’. Cependant, pour mieux prévenir un éventuel soulèvement, il se garda de 
 
placer un souverain d’origine maure à la tête des royaumes convertis, mais, tous ces nouveaux convertis étaient sous son autorité directe.  
 
« Les royaumes du Djolof, du Fouta, du Cayor et du Waalo, furent tout à tour soumis ». 13  
 
 
 
L’objectif principal du marabout n’était pas uniquement d’assainir la vie et les pratiques religieuses musulmanes, ce n’était pas non plus de lutter contre l’oppression et l’esclavage, les Maures, en déclarant la guerre sainte dans les quatre royaumes du Sénégal à partir du Fleuve, entendaient tout d’abord éliminer le comptoir de Saint-Louis qui monopolisait désormais l’essentiel du commerce transsaharien au détriment de la baie d’Arguin située au large de la Mauritanie dont les activités commerciales leur étaient beaucoup plus avantageuses, car pouvant donc assurer, comme jadis, leur ravitaillement en vivres et en main-d’œuvre.  
 
Aussitôt, après la conquête de ces royaumes, Nasir al Din entreprit d’envoyer un émissaire auprès de Muchins à Saint-Louis, afin de négocier de nouvelles modalités du commerce dans le fleuve. Par cet envoi, le marabout faisait connaître aux autorités françaises qu’il était le suzerain du Fleuve et donc, le seul intermédiaire valable du commerce de Saint-Louis et son envoyé n’était personne d’autre que son propre frère, Munir Eddine pour :  
 
« L’assurer qu’il vouloit faire avec lui la mesme Amitié, que les Roys dont ils occupait les places, avoient toujours eu avec les commandants des blancs, qu’il n’avoit rien perdu, qu’au contraire, il pouvoit venir et envoyer par tous ses pays en traite avec autant ou plus d’assurance que par le passé qu’il le prioit aussi d’en agir de même pour lui et ses gens, et que comme il n’estoit venu ici que pour la traite, il lui feroit un grand service de ne se point mesler des affaires en espouzant le party de l’un ou de l’autre des Toubenans ou de ceux qui ne l’estoient pas encore que Dieu vouloit qu’il n’avoit chasse les Rois qu’à pour n’avoir pas voulu entendre a l’ordre qu’il apportoit de la part de Dieu ». 14  
 
 
 
Cette ambassade fut sans suite puisque peu après la soumission des quatre royaumes, le marabout trouva la mort en août 1614 /1023 en combattant ses éternels ennemis hassanes qui avaient toujours refusé la domination des marabouts.  
 
b – Les limites du mouvement ’Tubenan’ 
 
 
 
Tenant compte de l’importance du royaume du Waalo, tout proche de Saint-Louis, dans la bonne marche du commerce et de la traite négrière, le traitant de Muchin, chef du comptoir, profita de la mort du marabout Nasir al Din pour mener une contre offensive contre les Maures et le parti maraboutique qu’il avait institué. Après plusieurs tentatives, il parvint à détourner le roi Yérim Kodé du Waalo de la religion musulmane et du parti maraboutique, en lui proposant le rétablissement de toutes ses prérogatives d’antan, en tant que roi païen. Pour Chambonneau qui fut témoin de toute cette période trouble, si Muchins a pu réussir son entreprise, c’est :  
 
« Le peuple de tous ces quatre Royaumes commençoit à s’en dégoster et parce qu’on les prenoit captifs, pilloit, brusloit et qu’ils souffroient davantage que sous les Roys, au contraire de ce qu’ils en avoient espéré ». 15  
 
 
 
La mort du marabout provoqua d’énormes dissensions internes au sein de son mouvement, favorisa la réapparition de ses anciens guerriers hassanes qui étaient d’ailleurs à l’origine de cette disparition. Elle encouragea une campagne anti-islamique violente, ourdie par les autorités françaises en étroite collaboration avec les rois nouvellement convertis et à la foi encore fragile. Toutes ces manœuvres entraînèrent l’affaiblissement du mouvement maraboutique, voire sa disparition dans bien des endroits, à partir de 1677/1088, comme en témoigne Lemaire en 1682 :  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
« …qu’ils n’ont plus de marabouts dans leurs pays, tous ceux qu’ils peuvent attraper, ils (les Français) les font esclaves ». 16  
 
 
 
Cette victoire de l’aristocratie païenne fut à l’origine d’une vive répression contre les marabouts et contre les adeptes de l’Islam qui furent massacrés, exilés voire même vendus aux négriers. La répression fut si violente, la famine si criante que des familles entières, se livraient en 1676/1087, en captifs volontaires, en échange de leur prise en charge, auprès des autorités du comptoir de Saint-Louis. 
 
En effet, avant Lemaire en 1676, il (le nouveau Brak du Walo) n’a fait que :  
 
« Tuer, prendre captifs, piller et brûler le pays Toubeman, jusque au lieu mesme de la résistance de Bourgouli gaster les Mils, et les couper en verd, en sorte que les gens estoient contraint de manger de l’herbe bouillie, des charognes et bouts de cuir. Ce que j’ay veu en mon voiage de Foutes du moi de juillet 1676 et des familles entières qui s’offroient à moy pour captifs, pourveu qu’on leur nourrist, tant ils estoient réduits à l’extrémité de s’entretuer, les uns les autres pour se voller des vivres, je n’en ay pas voulu en prendre aucun que je ne le payasse à d’autres ou au captif mesme qui donnoit les marchandises de sa valeur à qui bon lui sembloit. Il fallait observer cette forme pour esvitter les très dangereuses suites qui en pourroient arriver de manière que si les marchandises ne nous essent pas manqué, nous en aurions traitte cette année plus de six cens, puisque les Barques en refusaient et moy le premier ». 17  
 
 
 
 
 
Ce même constat du recul de la pratique islamique est confirmé par Barbot, décrivant son voyage au Cayor qui déclare : 
 
 
 
« Avoir acheté en 1681/1093, à Gorée, un de ces marabouts ». 18  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La période allant de 1719/1132 à 1724/1132, toute la Sénégambie septentrionale fut confrontée à des pillages excessifs principalement dirigés contre les habitants du fleuve Sénégal, par des mercenaires venant des Emirats du Trarza, du Brakna… Ces victimes étaient généralement convoyées comme esclaves dans des plantations de gomme ou pour la traite atlantique. 
 
A ces difficultés, s’ajoutèrent des calamités naturelles récurrentes. En effet, une longue période de crise allant de 1720/1133 à 1754/1167, s’abattit sur la Sénégambie avec ses cortèges de crises socio-économiques et surtout de souffrance. Ainsi, en 1720, une énorme sécheresse provoqua la famine de 1721/1133 et la mort selon Morin de :  
 
« 133 captifs. En 1753/1166, c’est 164 captifs qui mourront faute de nourriture ». 19  
 
 
 
L’année suivante, des Badolos (pauvres) se résignèrent à émigrer vers des terres les plus clémentes, principalement au Walo où ils seront vendus par le Brak comme en témoigne cette lettre :  
 
« La certitude où ils sont d’estre faits captifs n’a pu encore les détourner de venir dans le seul endroit où ils peuvent soulager leur misère, et comme ils n’ont pas d’autre alternative que la mort ou la captivité, il est à présumer que la traite ne discontinuera pas jusqu’à la récolte du petit mil, c’est-à-dire jusqu’à la fin septembre ». 20  
 
 
 
 
 
Les guerres entre les principaux royaumes aggravent également le nombre des esclaves sur le marché où leur écoulement restait difficile, du fait du manque de vivres. Jusqu’en 1786/1201, les sources historiques décrivent les pillages des maures et les difficultés liées aux calamités naturelles et à leurs conséquences. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les centres musulmans qui protégeaient les migrants musulmans se voyaient très largement sollicités. Ainsi, après le Bundou, c’est au tour du Fouta Toro d’accueillir de nombreux fuyards sénégambiens à la recherche d’un havre de paix. 
 
Ainsi, l’Islam, qui était vécu comme un Islam de Cour, pratiqué par les chefs, se verra de plus en plus banni avec une violence toute particulière par cette même aristocratie galvanisée par ses tyeddos guerriers, toujours réfractaires à l’Islam, mais toujours prompts à semer l’instabilité politique et économique non seulement dans les Etats voisins, mais jusque dans les rangs de leurs propres badolos. Ce sont justement ces paysans pauvres, serfs des rois, et régulièrement spoliés, qui se verront endoctrinés par des prosélytes musulmans sénégalais cette fois-ci. Ces marabouts d’un style nouveau, constituaient ainsi le principal courant d’opposition au régime des rois, un nouveau tournant allait ainsi s’ouvrir dans le processus de réislamisation des peuples sénégalais (voir carte 1 en annexe). 
 
 
 
 
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B – Le tournant du XVIIe siècle ou le ’Renouveau Islamique’ 
 
 
1. Les progrès de l’Islam au Sénégal 
 
 
 
Cette première tentative d’islamisation de la société sénégalaise par le ’haut’ à travers ses dirigeants se solda par un échec cuisant parce que les souverains traditionnels peu convaincus, étaient instables et peu crédibles. Ils étaient surtout trop opportunistes, donc incapables d’inculquer une quelconque islamisation à la société sénégalaise à cette époque particulière puisque leur Islam était de façade. D’ailleurs, selon Diègane Sène : 
 
 
 
« Des Almoravides à Abd el Kader, se sont écoulés plus de six siècles de piétinement religieux dans lequel les seules lueurs de progrès ont été celles portées par l’Islam pacifique. Celui-ci recruta beaucoup plus et tous les progrès jusqu’à la fin du XVIIe siècle lui sont pour l’essentiel dus ». 21  
 
 
 
 
 
Nous constatons cependant, à un siècle d’intervalle, une évolution nette des pratiques religieuses islamiques entre les remarques de Ca da Mosto et celles de Fernandès d’une part, Lavanha et D’Almada d’autre part même si en réalité, la diffusion de l’Islam se faisait encore très lentement. En effet, l’Islam connaît une nette progression à partir du milieu du XVIe siècle.  
 
 
 
Ces progrès de l’Islam, que certains auteurs qualifient de :  
 
’Renouveau islamique’ (A SAMB), étaient perceptibles par tous, même par les explorateurs européens 22 .  
 
 
 
L’emprise de l’Islam était devenue telle que le Père B. Barreiro remarquait dès 1606/1014 que les : 
 
« Jalofos suivaient tous la secte de Mohammed ». 23  
 
Mongo Park observait également qu’autour du XVIIe siècle, l’Islam :  
 
« A fait de grands progrès parmi ces nations et chaque jour en fait de nouveaux ». 24  
 
Fernandès affirmait :  
 
« Le roi et tous les nobles et seigneurs de la province de Giloffa sont mahométans et ont des bischérys (marabouts) blancs qui sont prêtres et prédicateurs de Mahomet et savent écrire et lire ». 25  
 
 
 
Le roi du Cayor, Amary Ngoné Sobel, est considéré comme un marabout par d’Almada qui témoigne en ces termes :  
 
« C’était un bixirim (marabout), il ne buvait pas de vin, appréciait la fréquentation des maures que des nôtres », « ces Jolofs et mandingues ne mangent pas de porcs et ne boivent pas de notre vin principalement les cacizes qui sont les Bixirins dont il y a abondance en ces régions ». 26  
 
 
 
Plusieurs auteurs apportent leurs témoignages concernant ces progrès islamiques aussi bien au sein de l’aristocratie que du peuple. Ainsi, selon Lavanha :  
 
« Le vin est de peu de valeur parce que ces Noirs sont de la secte de Mohamet… » 
 
 
 
En 1643/1053, Jannequin confirme l’expansion de la pratique religieuse islamique dans la plupart des royaumes en écrivant :  
 
« IIs ont encore une assès loiiable ractiô, qu’ils appellent Ramadan, qu’ils ne boivent pas, ny mangent point du tout, depuis que le soleil commence à paroître en leur horizon, jusques ce qu’il soit dérobé par son coucher… ce qu’ils observent religieusement et ce pendant un mois sans discontinuer… Personne ne s’en pouvant exempter sans cause légitime, que les enfants au–dessous de cinq ans, comme aussi ceux qui vont en voyage ». 27  
 
 
 
Quant au directeur de la Compagnie du Sénégal, Chambonneau, il livrait des renseignements sur le respect des prescriptions islamiques parmi le peuple :  
 
« ’Ils sont Mahométans, obéissent aux préceptes de l’alkhoran, font leur sala ou prière, Ramadan ou Kharesme, de même que les Turcs, ne mangent point de cochon, ne boivent point de vin de vigne, ont pluralité de femmes et autre cérémonie de la loy de faux Prophète Mahomet… ’ (…)’pour solenniser la sortie de leur kharesme fini, chacun ayant sa belle harde, s’en vont faire la sala générale au village où demeurera le premier marabout de toute une province, ensuite font des courses de chevaux… après quoi, ils s’en vont égorger des bœufs, moutons et cabris chacun selon son pouvoir et autres grandes réjouissances qui sont suivies de danses pendant 3 jours ’ ». 28  
 
 
 
Les témoignages sur la religiosité ne cessent de se multiplier.  
 
 
 
 
 
Cédons la parole à Paul Marty : 
 
« La prière est, de tous les devoirs, …celui par lequel se manifeste le plus vivement la foi islamique des Sénégalais » (…) « on peut dire qu’à l’heure du crépuscule, l’Afrique prie, et qu’à l’instant où le soleil disparaît à l’horizon, il n’est pas un musulman noir, de quelque piété, qui ne s’incline vers l’Est, en élevant avec plus ou moins de conscience sa pensée vers Yalla et le Nabi Mamadou. Tout endroit leur est bon ; la dune comme la place publique, leurs champs comme les rues. Ils mettent même une réelle ostentation à s’afficher. Beaucoup cependant, préfèrent le petit coin qu’ils ont choisi et qui se trouve en général au point où finit leur travail du soir : pour le cultivateur Wolof, Toucouleur, ou Mandingue, c’est dans un angle de son champ ou sous un arbre feuillu ; pour le pêcheur Lébou, c’est sur la plage de Dakar ou Rufisque… Dans les villes, c’est dans le renfoncement d’une rue, sur un trottoir, au milieu d’un carrefour ombragé. En tous ces coins, on trouve un petit emplacement sablonneux, d’une superficie de deux mètres carrés, entouré d’un fer à cheval, de pierres, de galets ou de petits morceaux de bois. C’est l’oratoire de la prière individuelle ». 29  
 
 
 
Le professeur A. Samb déclare que la plupart des royaumes des Etats sénégalais : 
 
« Etaient portés sur les fonts baptismaux de l’Islam, c’est le cas du Waalo, du Cayor, du Boundou, du Fouta Toro, du Djolof, du Fouladou de Molo Egue, de la République Lébou du Cap-Vert et même du Saloum ». 
 
 
 
 
 
2. Le prosélytisme des marabouts sénégalais 
 
 
 
a – Les marabouts foutankés  
 
 
 
Après avoir donné un aperçu des débuts difficiles de l’Islam au Sénégal, nous essayerons maintenant de dresser un tableau non exhaustif des principaux pionniers de l’Islam guerrier qui ont contribué à réanimer la Voie du Prophète Mohammed (PSL), sur l’ensemble du territoire sénégalais. 
 
 
 
Ce renouveau de l’Islam au Sénégal fut en fait grandement redevable à l’action du lettré toucouleur Malick Sy qui, vers 1690 / 1104, fonda un petit Etat sur le Haut-Fleuve : le royaume du Bundu était organisé selon les principes de la cité musulmane classique et il allait servir de modèle aux expériences ultérieures. Celles-ci ne tardèrent point : vers 1754 / 1168, Sidi Mukhtar al Kabir devenait le chef de la qadiriyya au sud du Sahara. 
 
Arrêtons nous un moment sur le personnage emblématique de Malick Sy. Il naquît à Suyama près de Podor. Il fut considéré comme l’un des continuateurs du mouvement Tubenan de Nassir al Din. Fuyant la répression au Fouta, il finit par s’établir au Bundu sur les terres du roi païen soninké du Gadiaga. Cette ville finit par devenir une région très cosmopolite où cohabitèrent plusieurs races fuyant la misère ou l’oppression (Peuls, Bambara, Diakhanké, Hassonké, Mandingue, Coniagui,…). 
 
Profitant de la faiblesse du roi du Gadiaga qui pillait constamment les commerçants de la région, Malick Sy proclama la guerre sainte et imposa désormais ses lois. 
 
Le Bundu atteignit son apogée grâce à la conjugaison de plusieurs facteurs : l’intensification de la traite négrière au XVIIIe siècle, le prélèvement de nombreux taxes durant la traversée des caravanes d’une part et sur les nombreuses variétés de produits agricoles (mil, maïs, coton, indigo…) d’autre part. Le Bundu entretenait également des relations privilégiées avec les Français et les Anglais de Gambie, chacun essayant de l’amener à diriger les prestigieuses caravanes vers son comptoir. L’Almamy était considéré comme le chef le plus opulent et le plus influent du Haut-Sénégal. Le Bundu était le grenier du Haut-Sénégal.  
 
Quelques années plus tard, des ulama réformateurs prenaient le pouvoir au Fouta Toro et portaient à leur tête le lettré Suleyman Bal qui fut tué au combat. Il fut le fidèle continuateur du mouvement maraboutique de Nasir al Din aussi bien dans ses fondements que dans ses manifestations. Ce mouvement torodo s’inspira pleinement des succès des guerres saintes du Bundu et du Fouta Djallon, localités où le marabout torodo consolida sa formation après les universités coraniques de Pire et de Koki. 
 
Ces dernières écoles furent en relation étroite avec les sanctuaires religieux de la Mauritanie, pays de Naser al Din. L’objectif du marabout torodo était, à l’instar du marabout maure, de lutter contre la domination des maures au Fouta Toro qui exigeaient le paiement de tribut annuel (Mudo Horma) en engrais, de démanteler le régime Dénianké oppresseur et incompétent ; incapable surtout de sécuriser le Fouta Toro. Le marabout ne tarda pas à voir ses ambitions se réaliser, car dès le début de son action, Suleyman Bal battit les maures à Mboya et mit fin aux lourds tributs qu’ils imposaient dans le Haut-Sénégal. Il mit fin également à des siècles de dominations Dénianké. Comme galvanisé par ce succès, le torodo interdit, en 1776 / 1190, tout commerce anglais vers le Galam, en réaction à leurs pillages de 1775 / 1189. 30  
 
Ce prestigieux marabout, allai tenir en 1776, un discours révolutionnaire à ses compatriotes en ces termes : 
 
« Habitants du Fouta, vous avez promis de suivre l’homme qui vous ouvrirait la porte par laquelle vous pourrez vous dégager du joug des Déniankobé et mettre fin à la tyrannie des Maures. Je suis votre homme. J’ai ouvert cette porte. Il vous faut vous ceindre les reins pour faire triompher la cause de Dieu pour que celui-ci vous accorde la victoire…La victoire est avec les patients. Moi, je ne sais pas si je trouverai la mort ou non dans ce combat. Mais si je meurs, prenez pour chef un imam savant, scrupuleux et honnête, qui n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir. Après l’avoir élu, si vous le voyez s’enrichir outre mesure, destituez-le, enlevez-lui ses biens mal acquis. S’il refuse sa révocation, combattez-le et chassez-le afin qu’il ne laisse point à ses descendants un trône héréditaire. Elisez pour le remplacer un autre imam ; homme de science et d’action de n’importe qu’elle origine sociale. Ne laissez pas le trône comme monopole d’une même tribut, car si vous le faites, il se transformera en bien héréditaire. Quiconque le mérite, devienne votre roi. Ne tuez ni enfant, ni vieillard. Que nul d’entre vous ne mette à nu sa femme, si on le fait ce sera un scandale pire que le meurtre » 31 . 
 
 
 
Vers 1780 / 1193, son successeur Abd al Qadir consolida la dynastie Denyanké et prit le premier titre des 34 almamy du Fouta. Ce grand érudit de l’Islam, procéda à une redistribution des terres vacantes. Cependant, le pouvoir d’Abd al Qadir fut limité par les trois puissantes familles ’Abe’, les Bosseyabe, les Yiryabe et les Hebbyabe 32 qui fournissent la majeure partie des grands électeurs.  
 
Néanmoins, l’Almamy parvint à répandre son influence religieuse hors des frontières du Fouta Toro. Dans le nouvel Etat théocratique, il encouragea à grande échelle l’instruction religieuse, la construction de mosquées… Abd al Qadir profitant de la faiblesse des autorités françaises, s’éleva avec détermination contre elles et leur dicta ses lois en 1785-86 en ces termes :  
 
« Moi, almamy, roi des Peul, je refuse les présents de la compagnie, je proscris la traite de mes sujets, j’interdis le passage des caravanes d’esclaves dans mon Etat ». 33  
 
 
 
Quelques petites années plus tard, le Foutanké réitère sa farouche opposition à la traite des esclaves menaçant une nouvelle fois les autorités françaises :  
 
« Nous vous prévenons que tous ceux qui viendront chez nous pour faire la traite, serons tués ou massacrés si vous ne nous renvoyez pas nos enfants (…). Nous ne voulons point absolument que vous achetiez des musulmans, vous n’avez qu’à rester chez vous et ne plus revenir dans notre pays car tous ceux qui y viendront peuvent être assurés d’y perdre la vie ». 34  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En 1796 / 1211, il allait, à la tête de ses guerriers torodbe tenter d’envahir les royaumes wolof du Cayor, du Djolof et du Waalo. Selon la tradition orale, la cause directe de l’intervention de l’almamy serait l’assassinat de Malamine Sar, un grand marabout du Cayor et de la plupart de sa coalition par le Damel-Teigne Amary Ngoné Ndella Coumba. 35 Abd al Qadir, choqué par une telle barbarie envers des musulmans, décida de répondre à l’appel des vaincus en envoyant en vain des émissaires auprès du Damel-Teigne, sous forme d’ultimatum :  
 
« Allez auprès de ce prince (…), au nom de Dieu et du Prophète, ouvrez lui les yeux sur ses égarements. Reprochez-lui de ne pas observer la religion et de ne pas la faire respecter dans ses Etats ; dites-lui qu’il est contraire à la loi de Dieu de réduire arbitrairement en esclavage des hommes libres, de ne pas donner la liberté aux esclaves qui lisent le Koran, de vendre des Mohametans à des chrétiens ; dites-lui qu’il doit désormais s’abstenir de boissons fermentées ; qu’il doit faire la pénitence… ». (…) 
 
 
 
Le roi avait donc le choix entre la conversion ou la mort. Donnons la parole aux émissaires :  
 
« Nous sommes chargés par l’Assemblée du Fouta de vous déclarer que si vous ne voulez pas réformer votre conduite, nous vous y contraindrons par la force, voici les emblèmes que nous vous apportons. Choisissez entre ces deux couteaux : avec celui-ci l’Almami rasera la tête de Damel, si Damel veut se faire marabout et suivre la loi de Mahomet ; avec celui-là, si Damel refuse, Almami lui coupera la gorge ». 36  
 
 
 
Son entreprise fut vaine et ses troupes furent tenues en échec par les tyeddos mercenaires des souverains locaux. En effet, en 1790 / 1205 le Damel-Teigne écrasa cette expédition cayorienne, l’Almamy fut fait provisoirement prisonnier, ses partisans guerriers et marabouts vaincus furent vendus comme esclaves à Saint-Louis, d’autres se réfugièrent au Cap-vert et en Guinée Conakry, grâce à la complicité agissante de ces mêmes autorités françaises qui leur avaient fourni des armes. 
 
 
 
Cette défaite de l’Almamy ouvrit la voie à de multiples contestations de son autorité interne qu’externe. En effet, ses éternels ennemis firent surface au Fouta à travers les membres les plus influents du Conseil des Electeurs : le Bosséa et le Yirlabé et le pouvoir Torodo qui était basé sur la connaissance approfondie du Coran, passa désormais aux mains de princes incultes et opportunistes. Abd al Qadir mourut en 1806 / 1221 sans avoir pu venir à bout de la résistance des Etats animistes. 
 
Le marabout toucouleur El Hadj Omar Tall prit la relève. Il naquit à Halwar, un village du Fouta Toro situé non loin de Podor (au Nord du Fleuve), vers 1797 / 1212. il s’est le plus illustré dans la lutte armée pour la propagation de l’Islam et de la Tidjaniyya au Sénégal d’une part et par sa résistance à l’expansion coloniale d’autre part. Durant une quinzaine d’années, de 1835 à 1849, il prépara soigneusement la guerre sainte en écrivant beaucoup et aussi en accumulant tous les accessoires indispensables à la réussite d’une telle entreprise (poudre, armes, or, hommes…). Il se rendit également à la Mecque et en revint auréolé du prestige que lui valait le titre de Hadj. 
 
A Saint-Louis, en 1846 / 1261, El Hadj Omar rencontra le Gouverneur de Gramont auquel il fit part de ses projets de pacifier la vallée du Sénégal et de rétablir la sécurité et le commerce dans l’intérieur du pays. Il pérégrina beaucoup, se rendit en 1847 / 1262 à Ndioum auprès de l’almamy Ahmadou, qui régnait sur le Fouta Toro puis en 1848 / 1263, il émigra à Dinguiraye dans le Fouta Djallon. Ce repli fut comparé à l’émigration (Hégire) du Prophète Mohammed à Médine et fut le signal de la lutte armée. Il s’attaqua à plusieurs chefs et localités en 1849 / 1264 (Tamba, Goufoudé, Bélédougou, Mali) et y convertit plusieurs personnalités à l’Islam. En 1857 / 1274, il assiégea pendant trois mois, le poste français de Médine en amont de Bakel, défendu par une garnison de tirailleurs sous les ordres de Paul Holle. Les assiégés ne durent leur salut qu’au retour des hautes eaux qui permit l’arrivée de Faidherbe venu les secourir à la tête d’un contingent, à bord d’une canonnière.  
 
En stratège aguerri, El Hadj Omar retourna au Fouta Toro préparer sa revanche, patiemment, en 1858. Il y forma de nombreux soldats. Un an après, à la tête de 40.000 hommes, il s’attaqua à de nombreuses villes et villages avant de venir construire une forteresse à Guémou près de Bakel, mais celle-ci fut détruite par les Français. 
 
De guerre lasse, le marabout retourna dans le bassin du Niger et s’attaqua de nouveau à plusieurs localités cette fois-ci à l’aide de pièces d’artillerie (obusiers). Le 16 mai 1862 / 1279, au cours d’une nouvelle incursion, au Sénégal, il conquit Hamdallahi chef-lieu du Macina dont le roi Ahmadou, un marabout peul, fut tué. La prise de la capitale du royaume peul du Macina, consacra l’apogée de la gloire du marabout conquérant. Son vaste empire s’étendait désormais du Fouta Toro à Tombouctou. Le 12 février 1864 / 1281 alors qu’il était allé réprimer un soulèvement des Peuls, El Hadj Omar Tall disparaissait dans les falaises de Bandiagara, dans des circonstances qui demeurent encore mal élucidées. 
 
L’homme avait nourri de vastes ambitions ; convertir le monde entier à la religion musulmane, étendre sa domination partout, sécuriser les frontières…. Mais en s’attaquant de front à toutes les couches de la société, aux rois et à leurs sujets et même au besoin à des musulmans, le Tidjane s’était mis dans une situation très difficile et vit donc ses desseins échouer devant la supériorité de l’organisation militaire des Français, devant la résistance des partisans de la religion traditionnelle (les païens) et même aussi devant le refus de beaucoup de ses coreligionnaires de collaborer à ses projets…. 
 
Après sa disparition, d’autres marabouts toucouleurs prirent la relève. Son fils Ahmadou Ségou, décrit comme un homme instruit, cultivé et secret, hérita du vaste empire disparate de son père qu’il dirigea d’une main de fer. Comme son père, il ambitionna d’être l’unique rempart de la umma Islamiyya et le défenseur de l’intégrité territoriale face à l’expansion coloniale française. 
 
Parmi les marabouts, il y eut Ahmadou Cheikhou Tidjani, neveu d’El Hadj Omar que ce dernier aurait chargé de propager l’Islam dans le Baol, le Sine, le Saloum et même jusqu’en Gambie et qui se donna comme mission d’islamiser le Djolof ainsi que l’Almamy du Saloum, Maba Diakhou Bâ. Celui-ci établit sa capitale à Nioro du Rip, l’ancien Paos-Dimbe en 1860 /1277, vainquit le Bour-Saloum, Samba Laobé Fall, en 1861 /1278 et prit le titre d’Almamy du Saloum en 1864 / 1281 et un an après, il entra en conflit avec le gouverneur Pinet-Laprade. Avec ténacité, il imposa l’Islam au Baol et au Saloum, réussit à convertir Alboury Ndiaye et le Damel du Cayor Lat-Dior Diop. Ce dernier, après la défaite de 1864, s’était trouvé dans l’obligation d’aller se réfugier à ses côtés. 
 
Dans cette entreprise d’islamisation forcée, Maba Diakhou était secondé, non seulement par ces rois déchus (Alboury Ndiaye du Djolof, Lat-Dior) mais aussi par d’autres personnalités religieuses musulmanes comme Momar Anta Sali, père du vénéré Cheikh Ahmadou Bamba fondateur de la Mouridiyya et Abdoulaye Niasse, Tidjane-Niassène, fondateur de la confrérie Niassène de Kaolack, qui est également considéré comme un des plus grands érudits de l’Islam sénégalais. Pourtant, au cours d’une âpre bataille contre les guerriers du Sine, le marabout toucouleur trouva la mort le 18 juillet 1867 /1284. 
 
Quant au neveu d’El Hadj Omar, après son islamisation du Djolof, il y régna de 1870 / 1287 à 1875 / 1292 date à laquelle il s’empara du Cayor, mais il fut à son tour vaincu par les troupes françaises de la colonne Dodds qui s’étaient portées à la rescousse de Lat-Dior Diop et d’Alboury Ndiaye, à Samba Sadio dans le Boundou. 
 
Quant à Ahmadou Ségou, il continuait à se battre sur plusieurs fronts pour tenter de maintenir son rang et son hégémonie politique et religieuse. Au sein de sa propre famille, le fils d’El hadj Omar, devait essayer de contenir les ambitions de son cousin Cheikh Tidjani qui refusait de verser des impôts à Ségou, une autre expansion de son empire sur le territoire malien. Les Peuls du Macina, musulmans et les peuples mandé (Soninké, Mandingue, Bambara…) qui étaient encore souvent considérés comme animistes, lui furent hostiles. Ahmadou Ségou devait affronter aussi l’hostilité de la France car le traité signé entre lui et Gallieni en 1880 / 1297, n’est pas respecté par ce dernier. Ce traité donnait à la France :  
 
« La liberté du commerce avec une position privilégiée pour la France mais celle-ci s’engageait à ne jamais conquérir un pays appartenant aux Toucouleurs. » 37  
 
 
 
Pourtant, en 1888 / 1306, Archinard, nouveau commandant militaire du Soudan, décida d’en finir avec le marabout qu’il jugeait ’indisciplinable’ et en qui il voyait surtout ’un obstacle au commerce’. 38  
 
A partir de 1890 / 1308, avec la prise de Ségou, les forteresses du marabout tombèrent une à une et il n’eut d’autre issue que de se réfugier dans l’émirat de Sokoto au Nigeria où il mourut en 1898 / 1317. 
 
 
 
b - Dans le Walo 
 
 
 
Venu du Djolof sur invitation du Serigne de Coki, Ndiaga Issa Diop, le marabout Dilé Fatim Thiam Coumba, mena la guerre sainte dans le Walo en 1830 à la tête d’une armée évaluée à 3.000 guerriers, afin selon le gouverneur Brou, de  
 
« S’emparer du pays, établir un gouvernement théocratique » et « donner l’ordre à tous les Blancs, Jaunes ou Noirs, de venir se faire raser la tête et de le reconnaître comme second Moïse ». 39  
 
 
 
Pour mener à bien son objectif, il attaqua le Brak (roi) du Waalo, Fara Penda Adama SALL, et mena sur ses terres une véritable tactique de la terre brûlée si bien que le roi dut finalement capituler. Enhardi par cette victoire, il tenta de s’attaquer aux Français de Saint-Louis en menaçant les forts de Richard-Toll et de Dagana qui représentaient le poumon des activités commerciales et économiques des marchands Saint-Louisiens en garantissant leur sécurité dans la région du bas-Fleuve, mais les Français, se liguèrent avec certains marabouts et chefs locaux pour faire barrage à ses visées hégémoniques : il fut finalement capturé et pendu sur une place publique, après s’être vu infliger maintes humiliations. Ce que les autorités coloniales ne savaient pas, c’est que la mort de Dilé Thiam, n’empêchait pas d’autres prosélytes nationaux de reprendre le flambeau de la résistance et d’essayer par tous les moyens de raviver la foi islamique.  
 
 
 
c – En Casamance 
 
 
 
A l’image des marabouts guerriers Ouolofs et Toucouleurs, les marabouts Mandés et Peuls menèrent également une guerre sainte pour l’islamisation des païens et animistes de leurs localités ainsi que contre certains marabouts influents dans lesquels ils voyaient un frein à leurs ambitions expansionnistes. C’est ainsi que le Soninké Mamadou Lamine Dramé d’origine malienne, se rendit très tôt à la Mecque en pèlerinage. 40 En 1855 / 1273, après sa libération du Macina sous Tidjani, il revint à Bakel se livrer à la guerre sainte contre les infidèles et étrangers blancs d’une part et contre les rois musulmans ou païens d’autre part.  
 
Le marabout s’empara de la capitale du royaume du Boundou, en 1886 / 1304, et remporta plusieurs victoires dans le haut du Sénégal, en Haute Gambie et sur la Falémé. En 1887 / 1305, il assiégea les 2000 guerriers de l’almamy Abdoul Babacar et la colonne du capitaine Frey. Il mena la guerre sur plusieurs fronts et fut harcelé par le collaborateur des Français en Casamance, Moussa Molo, le fils du guerrier Alpha Molo du Fouladou (Kolda, Sénégal), venu au secours de la colonne française des capitaines Galliéni et Fortin. Après une bataille acharnée, le marabout, très respecté de ses pairs, fut tué à Countima (Gambie) en décembre 1887 / 1305, et sa tête tranchée par le chef sanguinaire du Fouladou Moussa Molo, qui alla l’offrir aux Français. Ainsi se trouvait scellée la soumission totale du Fouladou à la puissance colonisatrice.  
 
 
 
Quant au marabout Diakhanké Fodé Kaba Doumbia, il est né vers 1840 / 1256, et était donc de dix ans le cadet de Mamadou Lamine Dramé, mais leurs ambitions furent les mêmes, débarrasser la Casamance de ses populations païennes et animistes (Diola, Mandingue, Baïnounk, Peul). Il se dirigea alors sur le Kian, territoire situé à la frontière gambienne près de la rivière Soungrougrou. 
 
Le marabout poursuivit et défit les Diolas du Fogny, la France reconnut alors son autorité sur ces deux provinces en 1891 / 1308, mais ce fut de courte durée, car, dès 1893 / 1311, le marabout était à son tour battu par les Français à Sindian qui lui arrachèrent par conséquent le Fogny. 
 
Un autre conflit opposa Fodé Kaba aux Français. En effet, à la suite d’un incident diplomatique, occasionné par le refus du marabout Diakhanké d’extrader les rebelles gambiens venus se réfugier chez lui et de les livrer aux autorités britanniques de Bathurst, le marabout se résigna à un dur combat que lui livra la coalition composée de troupes françaises, anglaises et des contingents de Moussa Molo, allié des Français. Il y eut un combat sanglant qui dura des heures et prit fin par la défaite du marabout guerrier casamançais, car ce dernier disparut dans des circonstances non encore élucidées en 1901/1319, à Médina en Basse Casamance. 
 
Moussa Molo, régna alors en maître sur la Casamance. En 1883 / 1301, il signa un traité de protectorat avec la France. Désormais, le Fouladou devrait verser la moitié de son impôt personnel à la France, impôt payable en tête de bétail. Plus tard, le gouverneur du Sénégal exigea le paiement de ce tribut en numéraire, contraignant les habitants du Fouladou à adopter la culture arachidière. Après quelques brèves années de soumission, les sujets de Moussa Molo se révoltèrent contre lui et contre ses agents ainsi que contre ses protecteurs français. Entre temps, ces derniers avaient eu connaissance d’un pacte commercial secret conclu en 1902 / 1320 entre le guerrier Peul et leurs rivaux anglais, accord qui l’engageait à :  
 
 
 
« User de son influence pour drainer vers la Gambie anglaise, sa voisine immédiate, les productions du Fouladou ». 41  
 
En exécution de cette convention, il recevait très régulièrement des autorités britanniques, des subsides annuels de 12.500 F. Molo mit à profit ce soulèvement pour prendre la tête de la rébellion au début de 1903, en excitant certaines minorités ethniques (Bassari, Coniagui…) contre les Français, en s’attaquant à plusieurs villages, par des razzias et des incendies et en tuant des chefs coutumiers. Les Français voulant l’entendre au sujet de ces faits, le chef Peul prit peur et s’enfuit en Gambie, trouvant refuge chez les rivaux des Français. 
 
La disparition des marabouts guerriers de Casamance, Fodé Kaba et Moussa Molo, balise également la fin de la phase conquérante et guerrière de l’Islam et à cette époque, la majeure partie de la population sénégambienne était islamisée, seules subsistaient encore quelques poches de résistance formées par des rois païens et leurs tyeddos.  
 
Plusieurs raisons furent à l’origine de l’expansion de l’Islam ; la situation géographique du Sénégal ; le voisinage du Tékrour devenu Fouta Toro, pays d’islamisation très poussée et voisin de la Mauritanie d’où nous vinrent la plupart de nos prosélytes, le voisinage du Mali et de la Gambie, peuplés de Mandingues venus tôt à l’Islam et dont les activités commerciales et maraboutiques nécessitent de nombreux déplacements, voire des migrations définitives, impulsant du coup un mouvement de conversion très appréciable.  
 
Pour A. Bara Diop :  
 
« D’autres raisons de la diffusion de la religion musulmane tenaient à l’attitude des marabouts qui avaient fait preuve de grande souplesse en s’adaptant au contexte socio-culturel de cette époque dominé par les croyances traditionnelles, avec le culte des ancêtres protecteurs (tuur) et les pratiques magiques pour se préserver des dangers de toutes sortes et réaliser ses vœux. Les marabouts avaient su répondre à l’attente des chefs et du peuple – constamment menacés par les aléas de la nature : famines, épidémies, épizooties, et la violence des hommes : guerres, pillages, razzias – en jouant un rôle comparable à celui des magiciens traditionnels (sorciers, guérisseurs, devins), notamment en confectionnant des amulettes (gris-gris) servant de remèdes à tous les maux, protégeant de tous les risques et permettant l’accomplissement de tous les vœux ». 42  
 
 
 
Après avoir retracé sommairement les étapes de l’islamisation de la population sénégalaise, ses forces mais aussi ses faiblesses, nous tenterons maintenant de décrire les principales confréries sénégalaises, mais auparavant, nous allons examiner ce qu’est le soufisme et étudier sa propagation au Sénégal jusqu’à la création des Voies confrériques.  
 
NAISSANCE DES CONFRERIES MUSULMANES SENEGALAISES 
 
 
 
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A – Les précurseurs des Voies soufies  
 
 
Dans le monde musulman, durant des centaines d’années, personne ne parlait, ou à peine, d’ordre ou de confrérie. Le ’vocabulaire de l’époque tournait autour du mot compagnon (sahib). ’ 43 On pouvait parler des compagnons du Prophète ou de tel ou tel cheikh. Ce substantif traduit même l’importance du compagnonnage (suhiba) qui nous permettra de comprendre le soufisme depuis son apparition jusqu’à sa compréhension actuelle. 
 
Dès la naissance de l’Islam, des gens ont cherché à se rapprocher du dernier des Prophètes, à épouser totalement ses idées, ses croyances, sa vision du monde, et l’ont beaucoup écouté, ont prêté attention à ses moindres gestes et ont vécu à ses côtés dans la fraternité. Les ’sahab’ de Mohammed se sont identifiés à leur patron, tenu le meilleur des hommes (ou ils ont tenté de le faire). Ce maître devient un personnage indispensable, beaucoup plus important que la Voie qui n’est en réalité qu’une distance à parcourir, c’est pourquoi, le soufisme est souvent assimilé à la Voie qui en réalité se dissout dans le maître.  
 
Le professeur Denis Gril de l’université de Provence, citant M. Mole dans l’ouvrage collectif ’Les voies d’Allah’ remarque les analogies qui existent entre les pratiques de certains moines syriaques et certaines pratiques ou notions fondamentales du soufisme déjà présentées dans le Coran tels le dhikr ou le blâme. Toujours selon lui :  
 
« Les Hanif, dont on sait moins bien à quoi ils ont correspondu historiquement, apparaissent en général comme des isolés se démarquant de leur groupe ». 44  
 
 
 
 
 
 
 
Pour se livrer au combat spirituel en compagnonnage spirituel. D’ailleurs, les compagnons du Prophète se livraient déjà à ces pratiques spirituelles. Parmi ses compagnons les plus illustres nous pouvons citer Ali, son cousin et gendre, Abou Bakr, son ami, Oumar ibn al-Khattab…. 
 
Il existe donc un prolongement entre les ordres mystiques et leurs prémisses au tout début de l’Islam. La transmission du savoir spirituel islamique s’est donc faite de génération en génération, de façon ininterrompue, depuis le meilleur des maîtres, Mohammed jusqu’aux confréries actuelles. Comment s’est déroulé ce processus qui a consisté à progresser, lentement mais sûrement, des premières formes de sainteté et des pratiques ascétiques à des groupes plus organisés et à un enseignement ésotérique axé sur une doctrine plus structurée, plus organisée et qualifiée de ’soufisme’ ? La réponse à cette question n’est pas encore entièrement élucidée. Cependant, si l’on en croit certains chercheurs, très tôt déjà, on remarquait une certaine concentration de la Voie qui tournait autour de la ’suhiba’. Mais c’est à partir du VIIIe siècle après Jésus-Christ que certains ascètes musulmans, imbus de piété, au service presque exclusif de Dieu, ont senti le besoin de se livrer à cette adoration divine, ces érudits de l’Islam observaient des règles de conduites appelées ’adab’ et des rituels qui occupaient une place primordiale dans leur façon de vivre et de se comporter.  
 
 
 
 
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B – Règles et rituels soufis 
 
 
Pour montrer qu’il est sur la Voie, qu’il a ’pénétré le chemin’ le disciple soufi porte un vêtement distinctif que lui remet son maître, la robe ’Khirqa’ de préférence faite de laine, ou de froc rapiécé ’muraqqa’ fait de haillons cousus à gros points. La position spirituelle du soufi se reconnaît grâce à la couleur, au tissu et à la texture de la robe car le vêtement qu’il portera correspondra à sa vérité intime. Ainsi : 
 
 
 
 
 
«Quand il a tué et enterré la partie la plus basse de son âme, il porte du noir ou du bleu foncé comme un homme en deuil. Quand il a nettoyé son âme et purifié le miroir de son cœur, il porte du blanc. Il revêt une robe bleu clair, couleur du ciel, quand l’énergie céleste remplit son cœur et une robe multicolore quand il a perçu des éclairs de clairvoyance mystique et que les rayons de l’illumination l’ont traversé. Il coud une ganse sur sa robe quand son cœur est devenu un trésor de secrets divins, lui ajoute un ourlet quand il a reçu la grâce de la connaissance et de l’amour divin, et double son col quand il a revêtu l’armure de l’opposition à soi et à Satan. En signe d’entrée en guerre contre lui-même, il revêt un cilice et porte un costume dépenaillé comme symbole de la torture de sa propre chair. Il remet un manteau quand il a effacé son existence, orne le manteau de broderies quand il s’est enchaîné aux commandements divins, et s’enveloppe dans une cape pour exhiber son attachement loyal à la Voie ». 45  
 
 
 
Comme on le voit, le vêtement n’est pas seulement un signe distinctif, il est également parole muette, sous forme de message que les initiés arrivent à décoder facilement. 
 
Le symbolisme du vêtement s’adresse également à d’autres accessoires de l’habillement du soufi. Lorsqu’il se réserve exclusivement pour Dieu, l’esclave de Dieu, le soufi, se noue un turban sur la tête.  
 
« S’il a laissé derrière lui tout ce qui n’est pas Dieu, les pans du turban retombent sur son dos, ils pendent devant lui s’il a placé Dieu, l’objet de sa quête, devant ses yeux. Il noue l’écharpe autour du turban pour montrer qu’il a laissé derrière lui le mal fait par les hommes, alors qu’il la roule en boule autour de son cou et de ses épaules pour indiquer qu’il a atteint son objectif d’union mystique. Il porte un mouchoir sur le visage pour signifier que ses yeux et sa langue ont été délivrés de la tentation du diable, et des bas pour entendre qu’il s’est jeté dans les chaînes de la loi, alors qu’il porte des chaussures pour signifier qu’il a passé le pied dans le monde de la pureté ». 46  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Un message semblable s’adresse également au port du froc rapiécé. La profession de foi monothéiste du soufi est attestée par le col, la conservation du secret d’autrui est symbolisée par un décolleté, sa manche, l’épée avec laquelle il frappe son ennemi intérieur, et le bouclier avec lequel il protège ses frères est représenté par sa jupe. Sa couronne de noblesse est représentée par le chapeau porté avec le froc rapiécé, quand il a détrôné son orgueil. Quand il noue la cordelière autour de sa taille, cela témoigne de sa mission de servir. Même le tapis est celui de la miséricorde, le tapis de prière, celui où il se rapproche de Dieu. Le bâton représente le compagnon de solitude, la gourde et l’aiguière, sont considérées comme la fontaine du désir de Dieu, le sac est le coffre de la connaissance tandis que la sandale symbolise la possibilité de se présenter devant Dieu et de fuir tout ce qui n’est pas Lui. 
 
Cette panoplie du soufi n’est pas exhaustive, d’autres objets peuvent la compléter. C’est ainsi que le soufi utilise une sébile qui lui sert de bol quand il va de porte en porte demander de l’aumône que lui remettent les maîtres de maison, même si ce don est considéré comme venant directement de Dieu, le véritable donateur. Nous reviendrons sur cet aspect de la mendicité. Nous essayerons maintenant de voir pourquoi le maître est si important et si indispensable à la formation du disciple. 
 
 
 
 
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C – Maître et disciples 
 
 
1 – Le maître 
 
 
 
’Ceci est un rappel : qui veut suive une voie vers son Seigneur’ (Coran XVIII. 19), le Coran n’interdit pas les Voies mais les encourage, l’essentiel est de se détacher de ce monde. Selon Abou Yazid, al Bistani (mort en 874)) ’Celui qui n’a pas de maître (Ustach), son maître est Satan’. Ainsi, pour choisir une voie, il faut nécessairement un maître pour vous guider, c’est-à-dire un chaykh al-tarbiyya, celui qui ambitionne de former et de suivre le disciple dans sa progression spirituelle. Dans les Futuat al-makiyya, Ibn Arabi (mort en 1240), décrit le profil du maître authentique. Ils sont considérés comme des lieutenants de Dieu, des héritiers de l’envoyé et sont assimilés ’aux médecins et aux coiffeuses qui embellissent les nouvelles mariées’. Le maître appelé aussi cheikh ou murchid, façonne et modèle ’les âmes des talibés à devenir les fiancés de la Présence divine’. 47 Les bijoux qu’elles portent ne sont en fait que les attributs de leur servitude. 
 
Le maître doit bannir de sa vie tout ce qui représente à ses yeux un danger, un frein ou un pêché, il doit se conformer aux prescriptions du Coran et de la sunna du Prophète Mohammed. Il doit s’éloigner de tout ce qui représente un vice, il s’agira pour le maître de s’éloigner de la passion liée à la vie d’ici-bas ou aux biens matériels, au prestige, du verbiage, de la gourmandise, de la fanfaronnade, de l’hypocrisie…. En revanche, le cheikh doit exhorter et magnifier toutes les vertus qui font un bon croyant. Il s’agit de l’amour de Dieu et de son Prophète, de la croyance, de la confiance de l’unicité de Dieu, l’acceptation de ses décrets, la crainte de Dieu, le repentir sincère, l’espérance, la reconnaissance, la fidélité, la patience, la pudeur, la véracité,…. 
 
Certains cheikhs, à l’image d’Abdel Qadir al Djilani sont des saints. Ils sont aimés, mais peuvent aussi inspirer une énorme crainte, car selon un célèbre hadith al Wali :  
 
« Celui qui s’oppose à l’un de Mes saints, Je lui déclare la guerre. Mon serviteur ne se rapproche pas de Moi par une chose préférable à ce que Je lui ai imposé. Il ne cesse de se rapprocher de Moi jusqu’à ce que Je l’aime et quand Je l’aime, Je suis l’ouïe avec laquelle il entend, la vue avec laquelle il voit, la main par laquelle il saisit, et le pied avec lequel il marche. S’il Me demande certes Je lui donnerai, s’il Me demande protection, certes Je la lui accorderai ».  
 
 
 
Cette promesse qui fait exaucer la prière et la demande de protection du saint ou du connaissant, fait de lui, un homme de science et de miséricorde. Tous ceux qui mettent en doute ce pouvoir du saint ou du cheikh, s’opposent par conséquent à Dieu. Son compagnonnage étant une source de grâce, le maître doit en retour avoir beaucoup d’égard et de considération envers ses disciples, il doit s’acquitter de leurs droits et ne doit jamais les utiliser, ni les exploiter.  
 
Ces hommes de Dieu ne se sont pas uniquement contentés de servir Dieu, mais se sont également fixés comme mission la transmission de leur immense savoir à d’autres considérés comme des novices. Ces apprenants sont appelés aussi disciples, mourides, talibés, fidèles ou derviches…. Ils quittent généralement le cercle familial, celui des amis… pour aller quelque fois très loin, faire allégeance à un maître, au fondateur de la confrérie, de la voie ou à ses successeurs ou représentants. Ils lui font confiance pour l’acquisition des connaissances coraniques ou pour qu’ils soient guidés vers la sainteté.  
 
Par ce processus, les Voies qui existaient déjà depuis le début mais qui n’étaient pas encore érigées en confrérie, grâce à ses disciples, vont prendre le nom de tel ou tel maître soufi qui se trouvait être son fondateur ou son représentant. C’est ainsi que les années après sa disparition, les disciples et les successeurs d’Abdel Qadir al Djilani, le soufi de Bagdad, ont fondé la Qadiriyya. Mais avant d’étudier les confréries, nous tenterons d’abord de comprendre les rapports existants entre les maîtres et les disciples. 
 
 
 
2 – Le disciple 
 
 
 
Le disciple est généralement un talibé, un apprenant, un novice ou un mouride, un derviche, un aspirant à une Voie, une tariqa, un wird de son choix ou de naissance, donc par héritage. Ses devoirs à l’égard du cheikh sont nombreux. Il doit vouer au maître une confiance sans borne, il doit renoncer à ses désirs personnels devant ceux de son maître, le disciple doit s’abstenir de toute manifestation familière, il doit mener une vie austère d’où les éclats de rire, les verbiages, les réjouissances sont bannis. Il ne doit prendre la parole devant son maître que sur l’invitation de ce dernier, il doit se munir d’une patience infinie durant les visites qu’il lui rend et attendre jusqu’à ce que le maître veuille le recevoir, quelle que soit la durée de l’attente.  
 
Le disciple doit également s’armer de patience et ne point prendre de repos de sa propre initiative puisqu’il doit toujours être disponible, prêt à servir le maître. C’est pourquoi, le disciple est considéré comme un ’cadavre entre les mains du laveur de morts qui le retourne à sa guise’ (ce qui évoque la fameuse règle perinde ac cadaver des Jésuites). 48 Cette image symbole, fait allusion au renoncement total du novice à sa propre personne, à son individualité, à sa personnalité devant celle plus forte du murchid, devant cette formidable capacité de transformation spirituelle et religieuse du maître qui procède à une véritable destruction intérieure, un anéantissement intérieur du novice et à sa seconde naissance, avec tout ce que cela comporte de pureté, d’innocence et de malléabilité. 
 
Cette transformation se fait uniquement au service de Dieu et de l’Islam, de son Prophète. Car selon le Coran (XVIII : 17). Celui qui cherche à être guidé sur la Voie ne saurait se passer d’un représentant de cette autorité et de cette sainteté : ’Celui que Dieu guide, il est le bien-guidé ; celui qu’il égare, tu ne lui trouveras pas de patron ni de guide (wali, murchid)’. Ainsi donc, on se rapproche, se rattache à un wali pour bénéficier de son autorité et de son influence spirituelle et à un murchid pour qu’il nous guide. Ces deux termes sont fondamentaux pour saisir l’évolution du soufisme, principalement la constitution des ordres mystiques. Il y a donc entre le maître et le disciple, un engagement réciproque à se servir mutuellement sur le volontariat. Cet engagement est souvent oral, quelquefois il est fait tacitement. L’entrée dans la confrérie est scellée par un pacte entre le disciple ou son représentant et le maître.  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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III – EXPANSION ET CONSOLIDATION DES CONFRERIES MUSULMANES SENEGALAISES 
 
 
 
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A – LA QADIRIYYA 
 
 
1 – Son fondateur 
 
 
 
Cette confrérie porte le nom d’Abdel Qadir al-Djilani (1160 / 555 AH), un Irakien. Très tôt, il acquit les rudiments de l’arabe dans son village natal à Naïf au sud de la Mer Caspienne avant d’aller se perfectionner à Bagdad auprès de plusieurs ascètes de diverses écoles : hanbalite, shaféite… et apprit le hadith. Il s’initia également au soufisme auprès du Cheikh Abu al-Khayr Muhammad Ibn Muslim al Abbas mort en 1131 après J.C. 
 
Al Djilani se rendit à la Mecque entre 1095 et 1127. Selon Khadim Mbacké, chercheur à l’IFAN, il aurait eu 49 enfants. Vers 1133, / 527, le saint homme construisit un couvent qui, très vite devint célèbre de par la qualité de ses enseignements oraux et écrits. Les principales idées du Cheikh sont rassemblées dans deux ouvrages intitulés Al-Ghunya lî-talîbî al-Haqq qui traite du droit et du soufisme et un autre Al-Fateh qui expose surtout les thèmes de ses prêches. Les recommandations d’Abdel Qadir al Djilani, tournaient autour du renoncement total à la vie mondaine…. Citons quelques enseignements qui sont à la base de sa vision soufie :  
 
« Suivez et ne déviez pas, obéissez sans opposition, observez une patience parfaite et ne vous révoltez pas, attendez sans désespérer, adonnez-vous ensemble au dikr, purifiez-vous définitivement des pêchés et demeurez attachés à votre seigneur » 49 .  
 
 
 
Quant à la conduite que tout croyant doit observer, il dit :  
 
« Ne te plains auprès de personne pour le sort qui te frappe par Sa volonté, manifeste plutôt le bien et la reconnaissance. Ne te livre pas entièrement à un être humain quelconque et n’en fait pas un intime ; ne révèle à personne ce qui t’anime (…). Si tu éprouves un sentiment d’amour ou de haine pour quelqu’un, examine ses actes à la lumière du Coran et de la sunna. S’il s’agit d’actes qui y sont déclarés aimables, aime-les, sinon déteste-les pour éviter d’aimer ou de haïr capricieusement. Dieu, Très Haut dit : ’Ne suis pas la passion au point qu’elle te détourne du chemin de Dieu’ (Coran XXXVIII / 25)… N’abandonnez quelqu’un que pour plaire à Dieu ». 50  
 
 
 
La Qadiriyya ne s’est répandue dans le monde que des années après la disparition de son illustre éponyme, vers le XIIIe siècle grâce au dynamisme de ses enfants et petits enfants. 51 Ses disciples ont également joué un rôle important dans l’essaimage de la Qadiriyya dans les pays arabes (Egypte, Yémen, Syrie, Maroc… et dans l’Ouest asiatique et puis progressivement cette tariqa s’est répandue dans beaucoup de pays musulmans à partir du XIXe siècle. 
 
La Qadiriyya est arrivée au Maroc (à Fès) grâce à Ibrahim mort en 1196 en Mésopotamie et à Abdel Aziz qui a vécu en Espagne et qui sont l’un et l’autre des descendants de Cheikh Abdel Qadir. Ils avaient fui l’inquisition en Espagne au XVe siècle et se sont réfugiés au Maghreb. Selon certains chercheurs, cette Voie aurait déjà pénétré l’Afrique du Nord bien avant la chute du royaume de Grenade en 1492 / 897 puisque des échanges culturels et commerciaux très intenses existaient déjà entre cette région et l’Egypte qui avait déjà adopté cette tariqa peu de temps après sa création. D’ailleurs, la région de l’Afrique du Nord, était une Voie de pénétration vers les lieux saints de l’Islam et à La Mecque, ce wird était pratiqué depuis le XIIIe siècle. Le Maroc, à travers la zawiya de Marrakech, a joué un rôle très important dans la propagation de la Qadiriyya en Afrique Occidentale principalement en Guinée, au Mali, en Mauritanie et au Sénégal. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
2 – Le processus de pénétration de la qadiriyya au Sénégal :  
 
la filière maure 
 
 
 
Grâce au dynamisme des Maures, cette tariqa s’est implantée au Sénégal et en est devenue la première confrérie à partir de la fin du XVIIIe siècle. Deux familles jouèrent un rôle très déterminant dans la vulgarisation de la confrérie. Il s’agit de la famille Kounta et de celle de Muhammad Fadil. 
 
 
 
a – La famille Kounta 
 
 
 
C’est au XIIe siècle, en Mauritanie, sous Sid Ahmed al Bekkai et son fils Umar, qui font partie des ancêtres des Kounta, que la Qadiriyya fit son apparition. Malheureusement, les recherches n’ont pas encore permis de connaître l’origine de l’affiliation de cette famille à cette tariqa. Les Kounta sont des nomades arabophones, formant un ensemble de groupes familiaux indépendants et ayant une énorme renommée religieuse. Ils sont très doués dans les affaires et principalement dans les affaires commerciales, ce qui leur a permis de constituer un véritable empire économique, rayonnant dans un espace gigantesque allant de l’Océan Atlantique à l’Aïr, du Maroc à l’Afrique Noire. C’est avec Cheikh Sidi al Mukhtar al Kébir al Kounti (1730-1811 / 1140-1227) qu’on peut parler de structuration de la tariqa en confrérie. Selon ses biographes, c’est dès l’âge de 14 ans, en 1743 / 1153, qu’il s’initia à l’enseignement qadiri auprès de Sidi al Ibn Najib, un étranger à la famille Kounta, pendant quatre années. Puis, il vint s’établir dans l’actuelle Mauritanie, à Walata, auprès du tombeau de son ancêtre Sidi Ahmed al Bekhay et plus tard au Tagant débuta sa notoriété. A partir de 1756, il prit le titre de Cheikh al tariqa al qadiririyya, affirmant ainsi sa supériorité sur toutes les autres wirds qadiris existants au Sahara et singulièrement dans les milieux touaregs. La spécificité de la qadiriyya Mukhtariyya ou Bekkaiyya est surtout due à la mobilité de ses chefs qui vivent et dispensent leurs enseignements sous la tente, à la profondeur de la sainteté reconnue à Sidi al Mukhtar dont les visions, les miracles, les enseignements surtout oraux sont orientés vers les connaissances ésotériques. Les enseignements donnés sont aussi d’ordre occulte (sciences des lettres, des rêves…).  
 
L’originalité de la qadiriyya Bekkaiyya est due aussi à la récitation d’un ensemble de dhikr et de wird, composés par le maître lui-même. La dernière particularité des Kounta est leur apolitisme. Le pouvoir de baraka ou de malédiction de Sidi el Mokhtar faisait de lui un érudit recherché ou redouté de tout le monde, même de ses pairs. Il est considéré comme un chef suprême et comme étant contre la guerre sainte, le djihad dans sa continuation. Ses successeurs ont continué son œuvre à travers son fils Sidi Muhammad (mort en 1826) et ses deux petits enfants, Sidi al Mukhtar al Saghir (mort en 1847) et Sidi Bekkay (mort en 1865). Cependant, dès sa disparition, des dissensions se dessinent jusqu’au milieu du XIXe siècle, date de l’apparition d’El Hadj Omar Tall sur la scène religieuse et politique. La conquête française a également contribué à la déstabilisation des réseaux Kounta.  
 
Deux branches distinctes tentèrent de redonner la vie à la qadiriyya mauritanienne. Ces rameaux avaient tous deux été formés par le même maître Sidi al Mukhtar al Bekkay puis ils s’en étaient éloignés. L’étude de l’évolution de ces ramifications de la qadiriyya nous permettra de mieux comprendre sa pénétration au Sénégal.  
 
b –Cheikh Sidiyya al Kabir et sa descendance 
 
 
 
La première branche est celle de Cheikh Sidiyya al Kabir, (le grand) (1775-1868). Il est considéré comme le plus instruit de tous les talibés Kounta. Il est un spécialiste du fiqh et du tasawwuf. Il a fait trente cinq années d’études supérieures dont cinq avec un disciple de Sidi al Mukhtar, six mois avec Sidi al Mukhtar en personne peu de temps avant la mort de ce dernier, puis enfin treize ans avec Sidi Muhammad, le fils successeur du grand maître. Muni de tous ces bagages intellectuels, de retour chez lui, Cheikh Sidiyya :  
 
« Devient comme un roi parmi eux et personne ne discutait son autorité, sa tribu devient un sanctuaire inviolable comme l’avait été celui des Kounta ». 52  
 
 
 
Indépendamment de son autorité spirituelle, le Cheikh bénéficia également d’une reconnaissance économique et financière très importante (offrandes, haddiyya), d’une autorité basée sur les ressources humaines nationales et internationales venant de la plupart des pays de l’Ouest africains (Sénégal, Guinée Conakry, Mali, Gambie…) et même du Maghreb (Maroc) et d’une autorité judiciaire puisque ses interventions comme arbitre étaient régulièrement sollicitées. 
 
Il était aussi considéré comme un ’faiseur d’émirs’, et entretenait des liens étroits avec la plupart des personnalités de son époque comme les sultans du Maroc, les autorités françaises de Saint-Louis du Sénégal et la plupart des chefs du Djihad de l’Afrique de l’Ouest. A sa disparition en 1868 à l’âge de 93 ans, ses successeurs et surtout son petit-fils Baba Ould Cheikh Sidiyya (mort en 1924) et son arrière petit-fils Abdallahi (1892-1964) continuèrent remarquablement son œuvre. D’ailleurs, le père de Cheikh Ahmadou Bamba et Bamba lui-même comptèrent parmi les disciples du père et du petit-fils. 
 
 
 
c – La Fadéliyya 
 
 
 
La deuxième branche issue du tronc Kounta est celle qu’a créée Muhammed Fadil (1797-1870). Ce dernier fut, tout comme Cheikh Sidiyya, un disciple de Sidi al Mukhtar avant de devenir son rival dans plusieurs domaines. Il s’est spécialisé dans l’ésotérisme, la magie et la pratique des rituels qui se célébraient à haute voix contrairement aux Kounta. La Fadéliyya initiait les disciples à tous les wirds de toutes les confréries bien qu’étant Qadiri. Les descendants de Muhammad Fadil propagèrent la Fadéliyya partout et en particulier en direction du fleuve Sénégal avec Cheikh Saad-Bouh (mort en 1917) qui diffusa cette tariqa jusqu’en Gambie, en Guinée, au Mali, au Sénégal. Un autre fils de Muhammad Fadil, se dirigea vers le Sahara Occidental : il s’agit du Cheikh Ma-el–Aynin (mort en 1910). 
 
La Qadiriyya fut donc la première confrérie exogène adoptée par la plupart des musulmans sénégalais avant l’apparition d’El Hadj Omar Tall du Fouta, le fondateur de la Tidjaniyya sénégalaise.  
 
 
 
3 – La tariqa au Sénégal 
 
 
 
La qadiriyya était la voie de la grande majorité des Sénégalais qui croient dans leur intime conviction que l’affiliation à une Voie est obligatoire afin de ne pas être égaré par Satan. On retrouve ce wird chez les Diakhanké, les Soninké, les Mandingue, les Bambara, les Wolofs, les Diola et même chez les Peulhs surtout avant l’avènement d’El Hadj Omar Tall et son fils.  
 
La qadiriyya reste encore très active dans la région du fleuve, à Saint-Louis à cause de sa proximité avec la Mauritanie, à Thiès qui est le chef-lieu de la qadiriyya Kounta. On y organise avec succès des Gamou annuels. Cette confrérie a également des adeptes à Diourbel, à Louga mais surtout en Casamance à travers les familles qadiris chérifs. D’ailleurs, le neveu de Cheikh Saad Bouh, Cheikh Mahfousse (1855-1919) s’était établi en 1902 à Dar Salam. Ses petits-fils perpétuent son œuvre. Un de ses fils, Shams Eddine Aïdara dit ’Le lion’ a eu une renommée internationale. La famille de Bunama Kounta, un descendant des Kounta installé à Sédhiou, continue également la lutte pour la qadiriyya mais depuis la mort de ce dernier, la tariqa de la majorité des habitants de Sédhiou perd de plus en plus son prestige. Dans le même département, un autre marabout, Cheikh Sountou Badji, d’ethnie Diola, beaucoup plus controversé au sein de la umma Islamique à cause de ses méthodes, de ses démarches, de ses pratiques et du fondement même de son savoir, affirme quant à lui son appartenance à la famille qadir. Il n’a cependant qu’une assise locale en dépit des efforts de propagande qu’il déploie dans le domaine religieux. 
 
A Inor, toujours en Casamance, la famille de l’illustre marabout Fodé Kaba Doumbia continue son œuvre. 
 
Mais s’il y a une famille qadiri qui grandit jour après jour, année après année, qui, actuellement a supplanté de par son prestige, sa renommée, mais surtout son ascétisme, toutes les familles maraboutiques et confrériques de Casamance, c’est bien celle de Chérif Sidy Ahmadou Aïdara communément appelé Chérif Sidou ou encore Sidou Ahmadou de Sibicouroto. 
 
 
 
a. Chérif Sidou Aïdara de Sibicouroto 
 
 
 
L’histoire de cette famille n’est pas encore écrite, elle est pourtant souvent chantée par les griots, véritables bibliothèques vivantes d’Afrique Noire et par les vieux qui ont vécu auprès du Chérif. Beaucoup d’entre eux vivent encore dans le village de Sibicouroto, à Ziguinchor, ou encore à Goudomp. 
 
Sibicouroto est un terme mandingue composé de deux mots : Sibo, qui signifie rônier et couroto qui signifie archipel, un regroupement. Donc cela signifie un bosquet de rôniers. Certains le qualifient de constellation de rôniers. Ce village fut fondé par le chérif, sur indication divine, après plusieurs pérégrinations à travers plusieurs pays. Ce saint village est situé à une vingtaine de kilomètres de Marsassoum, dans le département de Sédhiou. 
 
Sidou Ahmadou était un érudit, un ascète confirmé, très écouté et fort respecté par ses pairs, bien qu’il fut à l’époque le plus jeune marabout soufi parmi les Chérifs qui se battaient pour imposer leur suprématie religieuse et familiale en Casamance. Donc à cause de cette jeunesse et certain de ses capacités ascétiques et intellectuelles, le Chérif était un téméraire qui n’hésitait pas à faire étalage de ses pouvoirs mystiques. Il était redouté. 
 
Son père Moulaye Boubacar Aïdara, souvent appelé Chérif Moulaye Bacar car les Mandingues ont cette fâcheuse manie d’écorcher les noms, son père donc était un métis, descendant de Ali le gendre du Prophète. 
 
Moulaye Bacar est né à Tichit en Mauritanie d’une mère Mauritanienne de peau noire et d’un père maure, dans une famille polygame. Ses demi-frères, non métissés, le supportaient mal, car le jeune chérif, non seulement était métissé, mais de surcroît était très doué.  
 
En butte aux mauvais traitements de ses demi-frères, le jeune Moulaye Bacar décida de s’exiler. Commença alors une série de pérégrinations qui le conduisirent dans le Hodd, au Mali, à Tombouctou, à Nioro du Sahel, au Sénégal dans le Boundou, à Mbour auprès des familles maures déjà installées dans cette localité du Sénégal. Partout où il passait, il poursuivait son instruction, se plaisait à la compagnie des vieux pour profiter de leur savoir. Il se rendit également en Guinée Bissau et fréquenta pendant des années presque toutes les grandes familles religieuses de ce pays, et c’est là qu’il épousa sa première femme, du nom de Aïssatou Mandian également appelée Mandian Mousso (la dame Mandian). Moulaye s’installa ensuite à Dabo en Gambie dans le Niani où naquit son prestigieux fils, Sidy Ahmadou. Paul Marty, dans son étude sur ’L’Islam au Sénégal ’ esquisse à grands traits l’itinéraire de ce marabout emblématique. Il l’a rencontré à Kéréwane, et le dépeint sous les traits d’un homme instruit, cultivé, vertueux, téméraire et sobre. Il était de mœurs simples, adversaire du protocole. 
 
Il est considéré par tous ceux qui l’ont connu comme un ascète pétri de sainteté. Comme son père, Sidy apprit très tôt le Coran et il ne tarda pas à se distinguer. Auprès des Maures de Mbour (Sénégal), il s’initia aux Sciences fondamentales de l’Islam, comme la théologie, le droit, l’exégèse du Coran, le hadith et le soufisme. Il étudia la langue arabe qu’il écrit, lit et parle couramment. A l’âge de 25 ans, il alla en Mauritanie, auprès de ses aïeux, afin de rejoindre Cheikh Saad Bouh de Boutilimit pour parfaire sa formation et avoir ainsi sa reconnaissance, et se mesurer aux plus grands ascètes africains. 
 
 
 
 
 
 
 
Après plusieurs années de formations, il revint en Casamance et s’établit d’abord dans le Pakao à Sakar durant sept ans, en milieu mandingue, population à laquelle il est lié par le sang à cause de sa mère qui est Mandingue et par la tariqa qadir. Son influence religieuse se répandit aussi dans les villages environnants de Kéréwane, de Kamakounda, de Kérécounda et jusqu’à Kolda. 
 
Comme une tâche d’huile, d’autres villages du Fogny (peuplés surtout de Diola) l’adoptèrent ; Bonna, Mambigny, Inor, Boumouda et certains villages Baïnouk du Diassing, du Buje, de Bémet et Sinker : Marsassoum, Diao Doumassou, Diaoba, Diao-Santo, Diafar Santo, Farancounda,…. Ensuite, il se rendit en Gambie et y épousa Mariama Gassama, issue d’une grande famille maraboutique, puis il poursuivit ses pérégrinations toujours dans le but de convertir les païens à l’Islam. C’est ainsi qu’il se rendit au Gabou en Guinée et y procéda à de multiples conversions. Du Gabou, Sidy se rendit dans le Woye (Guinée), un secteur sous contrôle du Chérif Mahfousse, un autre qadir, neveu de Saad Bouh. Celui-ci jugea cette attitude comme une immixtion dans ses affaires intérieures et il réagit en faisant flageller les quatre porteurs de bagages de Sidy à Mansidy. 
 
La bagarre s’ensuivit par talibés interposés. L’affrontement fut si rude qu’il eut de nombreux morts. Sidy sortit grandi et renforcé de cet incident provoqué et amplifié surtout par les disciples maures de Mahfousse qui n’avaient pas toléré l’émergence trop spectaculaire de ce chérif à la peau noire, si intelligent, et faiseur de miracles, vers qui, les foules convergeaient. Le conflit fut porté à Bolama, près de San Domingo, devant le gouverneur de Guinée-Bissau dont l’arbitrage fut sollicité, mais le chef de colonie portugaise préféra se tenir à l’écart d’un conflit d’ordre religieux, surtout que les deux protagonistes avaient tous les deux été formé par Cheikh Saad Bouh et qu’ils étaient tous deux qadir. En fait, derrière ce conflit, se cache la volonté de positionnement pour le contrôle des qadir en Casamance. D’autres incidents de même nature se produisirent, finalement à l’issue de nombreux pourparlers, les protagonistes finirent par se réconcilier. 
 
De retour de Guinée, Sidy après de nouvelles prospectives pour trouver le site idéal, finit par choisir un endroit impénétrable, ’habité par des Djinns’ uniquement (selon la tradition orale) au milieu d’un archipel de rôniers ; ce fut le village de Sibicouroto. Là, il s’entoura d’hommes d’érudition confirmée. Comme son demi frère Ibrahima Diaoula connu sous le nom de Bouran, de son gendre Cheikh Kémo Gassama, le jeune frère de sa première épouse, de Ansoumana Seydi et de certaines familles très influentes avec qui il est lié par le sang ou par des liens matrimoniaux : la famille Mandian, Aïdara, Dabo, Mané, Marone,… 
 
Dès son installation à Sibicouroto, des talibés de divers pays et régions du Sénégal affluèrent et la tradition orale s’est plue à comparer cette image de marée humaine au déferlement d’un océan. La ruée vers Sibicouroto, fut telle que les Français, intéressés s’en approchèrent et exigèrent la levée d’impôts. Ils nommèrent Sidou chef de canton. 
 
Mais ce succès ne fit pas que des heureux. Très rapidement, le Chérif fut en butte à de multiples convoitises voire de jalousie. Ses adversaires d’origine maure, commencèrent à répandre des calomnies sur lui. Un conflit très violent opposa de nouveau ses disciples à ceux du Chérif Younouss Aïdara, maure également, installé à Baghère près de Tanaff, à quelques kilomètres de Sibicouroto mais de tariqa différente puisque Chérif Younouss est de confrérie tidjane. Ce conflit fut si âpre qu’en 1909 l’administrateur Brunot dut intervenir à plusieurs reprises en présence de notabilités des deux camps, à Sédhiou, siège de l’administration coloniale pour le cercle de Casamance. Le conflit était finalement réglé, Chérif Younouss, pour prouver sa bonne foi et tempérer le trop grand mysticisme du Chérif adversaire, donna sa fille Fanta Ndiaye Aïdara en mariage à son rival Sidy. De ce mariage naquit en 1905, le talentueux et courageux Chérif Ibrahima, premier Khalife de Chérif Sidou.  
 
 
 
 
 
 
 
Le fondateur de la qadiriyya de Sibicouroto s’éteignit en 1942 à plus de 80 ans. Il eut plusieurs enfants dont chérif Ibrahima mort en 1974, Chérif Ismaïla, le bâtisseur qui a fait la plupart de ses études religieuses en Egypte à l’université El Azkar et à Paris, à la Sorbonne, deuxième Khalife disparu en 1989. Deux de ses enfants vivent encore : Mariama connue sous le nom de Diola Aïdara qui s’est installée à Ziguinchor et veille sur les intérêts de la famille et de la tariqa à travers des créations de dahiras et sa jeune sœur Maïmouna, qui porte le nom de ’la fille Djinn’ du Chérif qui est célèbre par les ’apparitions’ dont elle a été gratifiée à Sibicouroto. Cette cadette de la famille vit en Gambie où elle s’est mariée, elle est aujourd’hui âgée de plus d’une soixantaine d’années.  
 
Actuellement, le Khalife général de Sibicouroto est Chérif Abdou Khadre AÏDARA, fils aîné de Ibrahima, âgé d’environ soixante ans. De taille moyenne, de corpulence assez forte, très chaleureux, universitaire, cet intellectuel est diplômé de la Faculté des Sciences Juridiques de l’université de Dakar. Chérif Abdou a suivi simultanément l’enseignement de l’école laïque et l’instruction arabe et coranique. C’est ainsi que le jeune Chérif bénéficia d’abord de la formation de son père, de ses oncles et des grands talibés de l’entourage de son grand-père Sidou. Le chérif fréquenta ensuite les grandes écoles religieuses de Thiès, de Mbour, de Saint-Louis et de Guinée Conakry auprès de la famille Gassama (Karamba). Il n’a pas hésité après la disparition brutale de son oncle paternel en novembre 1989 à Ziguinchor à démissionner de la Direction de la C.E .R.E.E.Q 53 pour prendre en main les destinées de la tariqa et à venir s’installer à Sibicouroto, alors qu’il a grandi en milieu citadin pour ses études. 
 
Dès le début de son khalifat, à l’occasion du Gamou annuel, ce sont des centaines de milliers de personnes et de véhicules qui se mettaient en route vers Sibicouroto. Pour beaucoup d’observateurs, Sibicouroto devient ’Touba en Casamance’ lors des Gamou. 
 
Toutes les régions du Sénégal, ainsi que les pays avoisinants y sont représentés à travers des dahiras. Le Gamou a acquis une renommée internationale. Chaque année, au mois de mai ou juin, les membres des dahiras extérieures envoient des représentants au Gamou, se cotisent et offrent des haddiya et leurs allégeances au Chérif qui en contrepartie, récite des prières pour eux. 
 
Contrairement à certaines turiq qadir, les dhikrs ne sont pas rythmés par les tabalas (tam-tam) mais seulement par des claquements de doigts. Le Chérif partage son temps entre Sibicouroto, la Gambie et quelquefois Dakar, il a plusieurs épouses et de nombreux enfants. La plupart de ses épouses lui sont données à son insu : en ’almamy’, gratuitement surtout par des gens qui veulent s’agréger à la famille, ou pour lui témoigner allégeance ou reconnaissance, le Chérif ne peut refuser ce genre de mariage. La succession à Sibicouroto se fait par droit d’aînesse entre tous les fils du Khalife fondateur de la Voie d’abord, ensuite viennent les petits enfants, dans le respect des traditions. Il y a une grande entente familiale.  
 
 
 
 
 
 
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